Je ne reverrai plus le monde

Je ne reverrai plus le monde, Ahmet Altan (Actes Sud, 2019)

Ce récit d’Ahmet Altan est à la fois magnifique, terrible et d’une grande poésie. Un texte épris de liberté, un formidable exemple de résilience. Un texte qui marque. 

Ces quinze dernières années, j’ai eu la chance d’aller à Istanbul à de très nombreuses reprises. J’aime profondément cette ville. J’ai des amis qui y vivent, d’autres qui y ont vécu et y retournent régulièrement. De la Turquie je ne connais qu’Istanbul, ce que je lis dans la presse et ce que m’en disent mes amis.

Avec l’évolution (la dégradation) du climat politique turc, j’ai vu mes amis constater des atteintes de plus en plus graves aux libertés. Je les ai vus s’inquiéter pour leurs proches et pour ces intellectuels emprisonnés les uns après les autres, d’abord dans la foulée du mouvement protestataire de Gezi (2013), puis à la suite au putsch manqué de 2016. De nombreuses personnes enfermées, sans raison valable. Exclues du monde, pour rien. 

C’est justement pour son implication présumée dans le putsch de 2016 qu’Ahmed Altan a été emprisonné. Et c’est du fond de sa cellule qu’il a écrit les 19 chapitres qui composent Je ne reverrai plus le monde. 19 « textes de prison », 19 idées ou images (le miroir, les menottes, l’oiseau, le faire-part…) à partir desquelles le journaliste et écrivain évoque son quotidien d’homme enfermé. Privé de contacts, de livres, de miroir (donc de son image, de son visage), il tient par la force de l’esprit. Il refuse de s’apitoyer, continue de voyager dans ses rêves, tient bon, écrit. Oui, il écrit. Dès qu’il le peut, dans un coin de sa tête ou sur le coin d’une table en plastique, dans la cour de sa prison. L’écriture comme puissance salvatrice.  

A l’instant où la portière s’est refermée, j’ai senti ma tête cogner contre le couvercle de mon cercueil.

(…) Je ne pourrai plus embrasser la femme que j’aime, ni étreindre mes enfants, ni retrouver mes amis, ni marcher dans la rue, je n’aurai plus de bureau, ni de machine à écrire, ni de bibliothèque vers laquelle tendre la main pour prendre un livre, je n’entendrai plus de concerto pour violon, je ne partirai plus en voyage, je ne ferai plus le tour des librairies, je ne sortirai plus un seul plat du four, je ne verrai plus la mer, je ne pourrai plus contempler un arbre, je ne respirerai plus le parfum des fleurs, de l’herbe, de la pluie, ni de la terre, n’irai plus au cinéma, je ne mangerai plus d’œufs au plat au saucisson à l’ail, je ne boirai plus un verra d’alcool, je ne commanderai plus de poisson au restaurant, je ne verrai plis le soleil se lever, je ne téléphonerai plus à personne, je n’ouvrirai plus jamais une porte moi-même, je ne me réveillerai plus jamais dans une chambre avec des rideaux.

Ce texte a paru en Europe mais pas en Turquie. En France, Actes Sud l’a publié en septembre 2019. Après trois années d’emprisonnement, Ahmet Altan a été libéré le 4 novembre 2019. Il a été réincarcéré la semaine suivante et est toujours en prison.

Dans tout ce quartier de cages, on ne trouvait pas un seul miroir, ni bout de verre réfléchissant, pas la moindre surface brillante.

Qui que soit le concepteur de cet endroit, il l’avait conçu sciemment afin que les détenus y vivent sans visage. Il devait penser qu’on briserait plus facilement la résistance des gens lors des interrogatoires s’ils avaient d’abord « perdu » leur visage.

Comme moi, tout le monde cherchait le sien.

Certains essayaient de l’apercevoir sur la courbe des bouteilles d’eau, mais leur plastique opaque ne renvoyait aucun reflet.

Il leur avait suffit de nous enlever les miroirs pour nous éliminer.

Nombreux sont les passages que j’ai annotés ou marqués d’un post-it. Nombreux sont les passages que je veux impérativement retenir, dont je ne veux pas oublier la force. 

À lire, sans hésiter. 

J’écris cela dans une cellule de prison.

Mais je ne suis pas en prison.

Je suis écrivain.

Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas.

Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m’enfermerez jamais.

Car, comme tous les écrivains, j’ai un pouvoir magique : je passe sans encombres les murailles.

Je ne reverrai plus le monde, de Ahmet Altan, est disponible chez Actes Sud (2019, 224 pages). Traduction : Julien Lapeyre de Cabanes

Je ne reverrai plus le monde a reçu le prix André Malraux 2019.

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