Istanbul à jamais

Istanbul à jamais, Samuel Aubin (Actes Sud, 2020)

Après avoir lu les chroniques écrites en prison par Ahmet Altan (Je ne reverrai plus le monde, Actes Sud), me voilà à nouveau à Istanbul avec le deuxième ouvrage du documentariste Samuel Aubin, Istanbul à jamais (paru également chez Actes Sud, juste avant le confinement). 

Ce roman est une déclaration d’amour à Istanbul. Ses paysages, ses saveurs, sa musique, sa lumière, son ambiance, ses chats, ses goélands… Tout y est. 

A travers sa galerie de personnages, c’est la multiculturalité de la ville que Samuel Aubin raconte. Il y a Simon (le double de Samuel), documentariste français vivant à Cihangir avec sa famille. Il y a Anouche, une Française d’origine arménienne qui a épousé un Kurde, ancien avocat devenu journaliste pour défendre les droits de l’hommes et les minorités. Leur fille fréquente l’école française Pierre Loti, comme le fils de Simon. Il y a aussi les étudiants de Simon, politiquement engagés, qui suivent un atelier de documentaire pour apprendre à dire le réel de la Turquie. Parmi eux, Zeynep la discrète détonne avec son foulard toujours impeccable. Elle a découvert que sa grand-mère était arménienne et ne sait pas trop comment gérer cette information impossible à assumer dans le milieu conservateur qui est le sien. C’est pourtant cette interrogation familiale, cette quête des origines, qui, malgré leurs divergences politiques, va la rapprocher d’Anouche la traductrice aux cheveux rouges. Et cela ne se fera pas sans frictions.

L’histoire nous est racontée à la fois du point de vue de Simon (dans un récit à la 3e personne) et du point de vue d’Anouche (à la 1ere personne). Cela donne un roman vivant, incarné. Un roman ancré dans une réalité politique complexe, mouvante. Le roman lui-même semble être un documentaire, tellement la chronologie, les situations, les habitudes de vie, collent à la réalité : des vitres qui explosent et des matelas que l’on déplace dans le couloir en pleine nuit, à la paisible « heure du conte » du samedi matin à l’Institut Français (déjà mentionnée par Delphine Minoui dans le formidable récit qu’est Les passeurs de livres de Daraya). 

Samuel Aubin nous rapporte ainsi la dérive autoritaire qui a d’abord suivi le mouvement protestataire de Gezi (2013) avant de se renforcer avec le putsch de juillet 2016. 

Je me souviens d’ailleurs très bien de ce putsch manqué. Déjà ébranlée par l’attentat qui avait frappé Nice la veille au soir, je me rappelle avoir passé la soirée du 16 juillet 2016 accrochée à mon téléphone, suivant fébrilement les événements sur Whatsapp, tentant de comprendre ce qui était en train de se passer, tremblant devant les vidéos que nous envoyait le mari de ma meilleure amie, encore sur place. J’ai encore la chair de poule en pensant à ces F16 qui passaient au dessus du Bosphore… 

C’est cette réalité que retrace Samuel Aubin, la montée graduelle de la tension. Il égraine la liste et les lieux des attentats qui rythment la vie de ses personnages. Et cela me renvoie à la vie, aux angoisses de mon amie. Je repense à cette fois où elle a paniqué à l’idée de m’emmener au Grand Bazar (allions-nous prendre un risque ?), ou à ces nombreuses conversations téléphoniques au cours desquelles elle se demandait si l’école de ses enfants (le fameux lycée français Pierre Loti) était un endroit sûr… Je réalise que lors de mes derniers séjours stambouliotes (à l’automne 2016 et au printemps 2017), nous nous sommes « contentées » de la (très agréable) vie de son quartier, sillonnant les rues de Cihangir, profitant de ses cafés, évitant les lieux touristiques, la place Taksim et la toute proche Istiklal Cadessi, noire de monde. Car je connais plutôt bien le quartier où vivent Simon et sa famille dans le roman de Samuel Aubin. Un quartier d’intellectuels, de journalistes, de créateurs. Et j’imagine sans peine le panorama merveilleux que lui offre son appartement (qu’il appelle « le perchoir »). 

Cette chronique prend finalement une tournure très personnelle, ce qui n’est pas mon habitude. Mais c’est là que réside toute la force de la littérature, n’est-ce pas ? Dans son pouvoir d’évocation, sa faculté à résonner en nous. Alors, même si sa lecture m’a été parfois douloureuse, j’ai beaucoup apprécié Istanbul à jamais et je recommande ce roman à toute personne désireuse de prendre le pouls de cette ville fascinante. Certes, la ville telle que je la connais n’est plus. De même que Simon, le héros du roman, mon amie a fini par quitter Istanbul (à mon grand soulagement, je dois bien l’avouer). Tous ceux qui l’ont pu sont d’ailleurs partis : expatriés, couples mixtes, turcs ayant une double nationalité… Du monde intellectuel ne resteront bientôt plus que des personnes emprisonnées. Je vous renvoie ici au récit d’Ahmet Altan. La boucle est bouclée. 

Pourtant Istanbul me manque profondément. Son charme particulier, son magnétisme. Je referme ce roman avec un pincement au cœur et, tandis que je caresse la sublime couverture de l’artiste Devrim Erbil, je forme le vœu de revoir Istanbul, la tour de Galata et le Bosphore. Un jour. Bientôt. 

Comment est-ce possible d’être à ce point habité par une ville quand on y a vécu quatre petites années et qu’aucun antécédent familial ne vous y attache ?

Il cherche pourquoi Istanbul lui fait un tel effet. Il ne sait pas. C’est insaisissable. Il cherche et trouve quand même ça : l’ouverture d’esprit. C’est paradoxal dans une société pétrie du sentiment nationaliste et animée par un certain dogmatisme religieux, mais un vent de liberté souffle en secret. Ceux qui ne se laissent pas enfermer par le moralisme font preuve d’une liberté d’esprit plus vive qu’en Occident.

Istanbul à jamais, de Samuel Aubin, est disponible chez Actes Sud (mars 2020, 268 pages).

PS : en complément de ma chronique, allez voir l’article de Bookaddictlyonnaise sur son blog chocoladdict.fr 🙂

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