La carte postale

La carte postale, Anne Berest (Grasset, 2021)

Certains livres continuent à infuser une fois que vous les avez terminés. Votre esprit y revient, les personnages vous habitent. La carte postale est de ceux-là. 

Je vois le visage de Jacques, sa tête brune d’enfant, posée contre le sol de la chambre à gaz.

Je pose mes mains sur ses yeux grands ouverts pour les fermer dans cette page.

Myriam, la grand-mère d’Anne Berest, a perdu son père, sa mère, son frère et sa sœur pendant la Seconde Guerre mondiale. Assassinés à Auschwitz. En 2003, sa fille Lelia – la mère d’Anne – reçoit une carte postale anonyme reprenant les prénoms des disparus : Emma, Ephraïm, Noémie et Jacques. Des années après, Anne décide d’enquêter sur l’origine de cette carte. Elle consulte un détective privé, un graphologue, mène des entretiens, lit de nombreux ouvrages sur la guerre, des témoignages, des mémoires, ne néglige aucune piste. Elle exploite les archives familiales, échange beaucoup avec sa mère – pour qui le sujet reste évidemment douloureux. Elle doute parfois. Rencontre l’animosité et la résistance de ceux qui préfèrent oublier, souvent. Mais elle ne lâche rien. Dans son récit, Anne donne vie à chacun des membres de sa famille. Avec justesse et tendresse. 

Parfois, l’esprit se colle sur des surfaces inutiles. Certains détails absurdes retiennent l’attention quand la réalité se vide de toute sa substance habituelle, quand la vie devient si folle qu’on ne peut faire appel à aucune expérience. Et tandis que les deux jeunes femmes descendent la rue qui longe le théâtre de l’Odéon, le cerveau de Myriam fixe une image qui s’imprime dans sa mémoire : l’affiche d’une comédie de Courteline. Longtemps après la guerre, peut-être à cause de l’association phonétique des mots « culotte » et « Courteline », coq-à-l’âne absurde, toute évocation du dramaturge lui fera automatiquement penser aux cinq culottes qu’elle avait enfilées les unes sur les autres ce jour-là, ces cinq culottes qui faisaient bouffer sa jupe quand elle marchait le long des murs du théâtre sous les arcades en pierre ocre. Ces cinq culottes qui lui tiendraient toute une année, jusqu’à l’usure, jusqu’à être trouées à l’entrejambe.

Et puis, en racontant Emma, Ephraïm, Noémie, Jacques, Myriam et Lelia, Anne nous parle aussi d’elle-même. De ce que c’est qu’être Juive aujourd’hui. Dans une famille laïque et en dehors de toute considération communautaire. Du poids, de la responsabilité d’être la petite-fille d’une survivante. De transmission et de son rôle de mère. Elle nous raconte le fil invisible qui lie les générations entre elles, les coïncidences troublantes. Le sentiment d’avoir été guidée. 

Ma grand-mère, seule survivante après la guerre, n’est plus jamais entrée dans une synagogue. Dieu était mort dans les camps de la mort.

Ce jour-là, en rentrant à la maison, je suis triste. J’ai le sentiment que la seule chose à laquelle j’appartienne vraiment, c’est la douleur de ma mère. C’est cela, ma communauté. Une communauté constituée de deux personnes vivantes et de plusieurs millions de morts.

Si j’avais l’occasion de rencontrer Anne Berest je lui dirais merci. Merci pour ces émotions, merci pour ces réflexions. Merci pour l’humilité, l’humanité et la force qui émanent de son roman. Merci de m’avoir donné un peu plus envie encore de me plonger dans l’histoire de ma famille. Pour garder une trace, ne pas oublier.

Après la guerre, dans les familles juives orthodoxes, les femmes avaient eu pour mission de mettre au monde le plus d’enfants possible, afin de repeupler la terre. Il m’a semblé que c’était la même chose pour les livres. Cette idée inconsciente que nous devons écrire le plus de livres possible, afin de remplir les bibliothèques vides des livres qui n’ont pas pu voir le jour. Pas seulement ceux qu’on a brûlés pendant la guerre. Mais ceux dont les auteurs sont morts avant d’avoir pu les écrire.

Ne vous laissez pas impressionner par l’épaisseur de l’ouvrage, lisez-le.

La carte postale, de Anne Berest, est disponible aux éditions Grasset (août 2021, 512 pages).

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