Madame Hayat

Madame Hayat, Ahmet Altan (Actes Sud, 2021)

Ahmet Altan a été libéré en avril 2021. C’est en prison qu’il a écrit son dernier roman, Madame Hayat, publié en septembre 2021 chez Actes Sud. Il y avait déjà rédigé Je ne reverrai plus le monde, récit en dix-neuf chapitres ou « textes de prison », paru en septembre 2019 chez Actes Sud également. En tout, Ahmet Altan aura écrit trois ouvrages en détention, trois ouvrages en cinq ans. 

Comme tous les écrivains, j’ai un pouvoir magique : je passe sans encombre les murailles.

Madame Hayat, c’est à la fois un roman d’amour, un roman politique et un roman d’apprentissage. Il nous embarque aux côtés du jeune Fazıl une année durant. Autrefois élevé dans un milieu privilégié, l’étudiant découvre la vie de ceux que sa classe d’origine méprisait : les désargentés. Son père a perdu sa fortune avant de perdre la vie. Pour poursuivre ses études de littérature, Fazıl s’installe dans un foyer où il côtoie une ribambelle de laissés pour compte, généreux et solidaires (une savoureuse galerie de personnages parmi lesquels je retiendrai le Poète, un journaliste qui risque sa vie par le seul fait d’écrire, ou encore le discret Emir veillant sur son adorable petite fille Tevhide). Pour gagner trois sous Fazıl fait de la figuration sur le tournage d’une émission. C’est là qu’il rencontre les deux femmes qui vont changer sa vie : Madame Hayat et la jeune Sıla. 

Madame Hayat, c’est la sensualité incarnée. Elle est plus âgée que Fazıl mais il n’en a cure. Il se laisse séduire, étourdir, par cette femme d’expérience qui a jeté son dévolu sur lui. Madame Hayat n’est pas une intellectuelle mais elle a la sagesse de celle qui a vécu. Elle aime la vie et ses plaisirs. Et elle met un point d’honneur à vivre avec légèreté. Sıla est tout son opposé. Elle est étudiante en littérature, comme Fazıl. Ils ont le même âge à peu de chose près. Issus du même milieu, tous deux déclassés, ils se comprennent, se soutiennent. Sıla est belle, d’une beauté froide, distante. Elle peut se montrer très dure et aborde la vie avec méfiance, avec anxiété. Son rêve : s’en aller. 

Entre les deux femmes, le cœur de Fazıl est incapable de choisir. Il partage avec chacune une partie de sa vie. Avec l’une, il découvre la volupté, les plaisirs simples du marché ou d’un documentaire à la télévision. Avec l’autre, ce sont des joutes oratoires, des échanges intellectuels qui élèvent, une conscience politique qui s’affute, un désir qui se transforme. 

Dans l’ambiance du roman, ce contexte autoritaire et arbitraire où il faut se méfier ce que l’on dit, à qui on le dit, éviter les hommes armés de bâtons qui rôdent dans les rues la nuit venue, dans cette atmosphère de suspicion à l’égard des intellectuels, dans ce climat de corruption qui emprisonne les professeurs animés par la liberté d’enseigner, dans cette ambiance donc, on reconnaît la Turquie d’aujourd’hui. Jamais il ne la nomme mais Ahmet Altan ne la connaît que trop bien. 

Depuis sa cellule, sa plume le fait voyager. Il raconte la solitude soudaine qu’il faut apprivoiser, le sentiment amoureux et ses multiples visages, l’éveil à la sensualité, la littérature qui élève, la liberté que l’on chérit. Liberté de vivre, liberté d’aimer, liberté d’écrire. Depuis sa cellule, Ahmet Altan écrit ce dont il est privé : la liberté. 

Oui, c’est cela. Madame Hayat, c’est l’allégorie de la liberté.

Faut-il le préciser ? Madame Hayat est un roman que j’ai beaucoup aimé. 

Madame Hayat, de Ahmet Altan, est disponible chez Actes Sud (septembre 2021, 272 pages – traduction de Julien Lapeyre de Cabanes).

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